Par Lætitia N’Dong, psychologue clinicienne
En quoi la culture a-t-elle un impact sur notre psychologie ?
Il n’y a pas d’espaces qui échappent à la culture. Elle s’exprime dans tous les domaines de la vie : éducation, famille, travail, voyages, mobilité internationale… Selon la célèbre formule d’Édouard Herriot (1872-1957), homme politique et académicien, la culture serait « ce qui reste quand on a tout oublié », ce qui exprime parfaitement sa nature insaisissable, mais aussi son caractère très variable en fonction du vécu et de l’environnement de chacun. Profondément ancrée en nous, elle est une partie de notre personnalité et fonde nos réflexions et nos choix, notamment ce qui nous parait évident. Cette culture est généralement en grande partie partagée par les personnes d’un même milieu, ayant reçu une éducation similaire ou ayant vécu des expériences communes. Ainsi, les références culturelles d’un groupe de personnes peuvent être simultanément extrêmement variées et fortement partagées, notamment pour ce qui forme le noyau culturel du groupe. Elle agit comme un cadre de référence collectif tout en opérant comme un filtre cognitif et émotionnel unique à chacun. C’est une construction sociale dynamique et contextuelle qui influence nos émotions, nos comportements et nos processus de pensée.
Cette diversité culturelle et la notion de culture nationale deviennent particulièrement palpables dans un contexte d’expatriation ou en mission à l’étranger.
Comprendre la rencontre interculturelle
Le terme interculturel renvoie non seulement aux relations et aux échanges entre différentes cultures, mais aussi à la distance et aux différences qui peuvent exister entre elles. Lors de ces rencontres interculturelles, des tensions, des ambivalences ou des incompréhensions peuvent émerger, tout comme des opportunités d’enrichissement mutuel, de découverte et d’ouverture.
La psychologie interculturelle se focalise sur la gestion psychologique de la rencontre interculturelle en repérant les processus psychologiques que génère cette rencontre. En effet, dans toute rencontre se jouent des processus de fermeture et d’ouverture, de résistance et de transformation des individus qui cherchent la similitude, mais également le désir de se différencier. Le processus central qui s’opère dans ces mouvements psychiques, relationnels et sociaux est l’interculturation. Il est dynamique, interactif et met en avant le caractère évolutif de l’identité. L’interculturation offre une grille de lecture nuancée des interactions entre les cultures et permet de comprendre comment les individus naviguent entre plusieurs référents culturels.
Les défis de la rencontre interculturelle
Pour aborder ces rencontres, il est essentiel de s’éloigner d’une approche culturaliste, qui tend à surestimer la dimension culturelle en réduisant l’individu à sa culture et en produisant des stéréotypes. Il convient également d’éviter l’approche ethnocentriste, qui consiste à juger les autres cultures à l’aune de ses propres normes et valeurs, les considérant comme universelles.
Cette démarche invite à une réflexion personnelle sur notre rapport à la différence, nos propres valeurs et modèles. La rencontre interculturelle nous pousse à questionner non seulement l’autre, mais aussi nous-mêmes : qui suis-je dans cette rencontre avec l’altérité ?
Vers une rencontre ouverte et respectueuse
Dans cette perspective, l’approche interculturelle encourage la décentration, c’est-à-dire la capacité à prendre du recul par rapport à nos propres cadres de référence, afin de ne pas enfermer l’autre dans une représentation simpliste et globalisante. Cette démarche vise à accepter l’autre dans sa singularité, sans chercher à le modeler selon nos propres attentes. L’objectif est de favoriser une véritable rencontre, authentique et respectueuse, dans laquelle chacun est reconnu pour ce qu’il est.
En quoi la psychologie interculturelle fournit-elle une aide précieuse ?
La psychologie interculturelle explore les processus psychiques en jeu lors des interactions avec d’autres cultures. Elle favorise le développement de compétences interculturelles en encourageant une posture réflexive et une adaptation continue.
Dans le cadre de mon poste de psychologue au CMIA (Centre Médical Interarmées) à Libreville, cette discipline m’a permis de mieux appréhender les dynamiques relationnelles, d’adapter ma communication, de prendre conscience de mes stéréotypes et de donner du sens à un environnement nouveau pour moi.
Du jour au lendemain, l’institution m’a attribué un grade, un uniforme et des missions inscrites dans une culture institutionnelle et organisationnelle spécifique, qu’il me fallait comprendre et intégrer. En parallèle, je devais trouver ma place, être acceptée et reconnue à la fois comme professionnelle et réserviste. Le sens du devoir, la rigueur et le cadre hiérarchique sont autant d’éléments influençant les relations professionnelles et l’accompagnement psychologique. Grâce à la psychologie interculturelle, j’ai pu ajuster mon approche et mieux répondre aux attentes de cet environnement particulier.
Lors de mes interventions au sein du camp, j’ai eu plusieurs échanges avec un militaire révélant une incompréhension autour de la notion de « maintenance préventive ». Il peinait à comprendre pourquoi cette idée n’avait pas de sens pour son homologue gabonais. Cet écart met en exergue l’influence de la culture sur la perception et l’organisation du travail.
Des différences fondamentales entrent en jeu, notamment la notion du temps, la gestion des risques, la capacité de projection et le rapport à l’expérience. Ce qui semble évident dans un contexte peut être perçu comme inutile ou superflu dans un autre.
La psychologie interculturelle permet de développer une sensibilité et des compétences adaptées à ces situations. Dans ce cas précis, elle aide à comprendre que ces différences ne traduisent pas un refus d’appliquer les consignes, mais une perception distincte de la nécessité de la tâche. En tenant compte de ces divergences, il devient possible d’adapter la communication et d’expliquer les enjeux de manière plus efficace, facilitant ainsi l’adhésion des équipes locales. Ce processus ne se limite pas à une simple adaptation : il s’agit d’ouvrir un espace d’interculturation, où les différentes perspectives interagissent, se transforment et s’enrichissent mutuellement.
Laetitia N’Dong
Psychologue clinicienne
Après une carrière en tant que technicienne en électronique dans le domaine biomédical, Laetitia N’Dong concrétise en 2007 un projet familial d’expatriation. C’est dans ce contexte qu’elle décide de reprendre ses études pour devenir psychologue. Elle valide sa licence en Polynésie française avant d’obtenir, en 2014, son diplôme de Psychologie clinique à l’Université de Toulouse Jean Jaurès. Ses études sont marquées par une spécialisation en psychologie interculturelle et en psycho-gérontologie.
De 2014 à 2018, elle s’installe au Gabon, où elle exerce en libéral auprès d’enfants et d’adultes, tant locaux qu’expatriés. Parallèlement, elle intervient pour plusieurs institutions locales (cliniques, écoles, lycées) et s’engage bénévolement dans un centre de rééducation pour enfants ainsi qu’au sein d’un refuge pour personnes âgées. Son engagement dans la réserve opérationnelle de l’armée française (Éléments Français au Gabon) lui permet d’accompagner les militaires expatriés, développant ainsi une expertise particulière sur les États de Stress Post-Traumatiques (ESPT).
En 2018, elle poursuit son parcours en Turquie, à Ankara, où elle travaille pour deux lycées français et rejoint l’équipe de Nomad-epsy (https://nomad-epsy.com/laetitia).
De retour en France en 2023, elle obtient un Diplôme Universitaire de Psychologie Interculturelle Appliquée à l’Université de Toulouse Jean Jaurès, où elle intervient désormais en tant que chargée de cours pour les étudiants en master 1 de psychologie interculturelle. Elle exerce actuellement au sein d’une Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS), assurant le suivi psychologique des Mineurs Non Accompagnés (MNA) ainsi que dans un Ehpad.